Cafouillage aux passeports, une véritable «crise»?

Des éléments de voyage. Photo: Marc-Olivier Paquin pour Unsplash.

Mardi le 21 juin 2022, à 19:20

Le temps d’attente pour obtenir ou renouveler un passeport ne diminue pas et des milliers de Canadiens expriment leur frustration dans les files d’attente. Libre Média explore les chiffres derrière la situation.

 
Après la crise des missiles de Cuba, la crise des subprimes, la crise sanitaire et la crise migratoire, le Canada a-t-il inventé «la crise des passeports»?

Vendredi dernier, des personnes qui campaient devant un bureau de Service Canada à Laval pour renouveler leur passeport ont été expulsées des lieux, repartant les mains vides. 

Exaspérés par les temps d’attente, des Québécois décident de payer entre $20 à $50 l’heure une personne qui attendra dans la file à leur place devant le bureau de Service Canada.
 
Les témoignages dans la presse se multiplient, faisant part d’expériences jugées quasi traumatisantes pour certains, révoltantes pour d’autres. 

Face à ce désordre inédit, Ottawa se veut rassurant. 
 
La ministre des Enfants, de la Famille et du Développement social, Karina Gould, qui est responsable du dossier, affirme que 600 employés ont été ajoutés au service des passeports. Elle espère emprunter au moins 200 employés aux ministères de l’Immigration, du Revenu national, et des Affaires étrangères pour combler le manque flagrant de ressources. 
 

Maintenant, les chiffres et la réalité


Depuis quelques semaines, le gouvernement fédéral a multiplié les explications pour se justifier. 
 
«La réalité, c’est que beaucoup de personnes n’ont pas voyagé pendant deux ans et ne pensaient pas voyager pendant cette période, et maintenant nous avons un afflux de demandes que nous gérons du mieux que nous pouvons», explique le premier ministre Justin Trudeau en réponse à une journaliste, le 24 mai 2022. 
 
La ministre fédérale de la Famille a également consacré du temps à justifier cette fameuse «crise des passeports», telle que présentée par les grands médias.
 
Dans une déclaration du 13 juin, Karina Gould considère les délais d’attente, qui sont «loin d’être acceptables», comme le résultat d’une «hausse considérable des demandes de passeport». 

«C'est plus de trois fois plus que l'année dernière, et une grande partie de ce volume arrive maintenant», déclare-t-elle devant une commission parlementaire, le 30 mai. 
 
Le document d’information du 13 juin fait aussi part de certaines statistiques qui doivent être analysées avec la plus grande des précautions. 
 
Selon le document, lors des deux premières années de la pandémie du Covid-19, Service Canada n’aurait reçu que «20% du volume normal de demandes de passeport». 

Entre le 1er avril 2020 au 31 mars 2021 et entre le 1er avril 2021 et 31 mars 2022, 363 000 passeports et 1 273 000 ont été respectivement délivrés. 
 
Autrement dit, on parle d’une moyenne hebdomadaire de 6 980 demandes lors de l’année 2020-2021 et une moyenne hebdomadaire de 24 480 lors de l’année 2021-2022.
 
Entre le 1er avril et le 13 juin, «plus de 542 000 demandes ont été reçues» selon le document d’information, l'équivalent de 54 200 demandes de passeport par semaine. 
 
Entre l’année 2021-2022 et les dix premières semaines de l'année 2022-2023, le nombre de demandes par semaine a été multiplié par 2,2.
 

Vers un retour à la normale?

 
Le ministère de la Famille explique que «l’augmentation des demandes de passeport dans tout le pays» a eu comme effet immédiat une «augmentation des délais de traitement des demandes de passeport».
 
La justification peut paraître raisonnable, donnant cette impression que le gouvernement a été pris par surprise par une duplication du nombre de demandes de passeport lors de ces dix dernières semaines.
 
Cependant, la moyenne hebdomadaire de demandes de passeports entre le 1er avril et le 13 juin n’a rien d’exceptionnel. 
 
En effet, selon le dernier rapport annuel du Programme de Passeport, le ministère avait l’habitude de délivrer entre 4,7 et 5,1 millions de passeports par an de 2013 à 2018. 
 
Cela correspond à une moyenne hebdomadaire de 90 000 à 98 000 passeports.
 
Conséquemment, «cette hausse massive de la demande de passeports» déplorée par Karina Gould n’est même pas un retour à la normale pré-pandémique. 
 
En fait, elle correspond à la moitié de la moyenne hebdomadaire des années pré-pandémiques. Cette augmentation de la demande de passeports était probablement prévisible avec les assouplissements des mesures concernant les voyages hors Canada.  
 
Manque d’anticipation majeur de la part du gouvernement fédéral?