Big Tech ou la censure ordinaire

Des test en laboratoire. Crédits: Bokskapet pour Pixabay.

Dimanche le 8 mai 2022, à 11:00

Dans La société du spectacle, Guy Debord écrit: «Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.» Cette formule décrit étonnamment bien la couverture scientifico-médiatique des possibles origines du SARS-CoV-2*. Alors que, au début de la pandémie, l’hypothèse d’une fuite accidentelle d’un laboratoire de Wuhan a été taxée de complotisme, voilà que, aujourd’hui, celle-ci est considérée. Pour rappel, pendant plus d’une année et demie, évoquer la piste d’un labo de Wuhan rimait avec le mouvement QAnon, la droite radicale et un certain délire présidentiel américain.

 
Le plus inquiétant dans cette confiscation du débat démocratique demeure l’action de certains géants du numérique. Il est déplorable que des entités supranationales telles que Google (YouTube) et Facebook puissent, en régulateurs autoproclamés de la liberté d’expression, décider de leurs propres critères pour déterminer ce qui est un contenu acceptable ou non. Se chargeant ainsi de distinguer le vrai du faux, l’information et la désinformation, censurant, «déplateformant» et démonétisant à loisir ce qui leur apparaît comme déviant ou non. En s’évertuant à mettre en place des standards de bonne conduite et des «espaces bien ordonnés», ils bafouent ainsi l’État de droit et se moquent de la souveraineté des nations, de même que de notre capacité à interagir et à débattre d’idées dans un contexte pluraliste.
 

Censure numérique 

 
Pendant plus d’une année, les règles d’utilisation de ces deux Big Tech stipulaient noir sur blanc qu’il était interdit d’évoquer la théorie du laboratoire. Quiconque publiait des propos évoquant la possibilité que le virus puisse être man-made or manufactured était alors passible de voir sa publication retirée et pouvait s'exposer à une suspension de son compte. Plus encore, une notice de «fausse information» alertait et renvoyait les utilisateurs à un article de fact checkers. C’est le cas d’une lettre d’opinion de Steven W. Mosher, censurée et catégorisée comme de la désinformation. Son affront avait été d’évoquer la simple possibilité qu’un virus ait fuité d’un laboratoire de Wuhan. Dans ce cas, le fact checking s’est fait dans un article de la revue scientifique The Lancet signé par le zoologue Peter Daszak, article associant au complotisme l’hypothèse d’une fuite de laboratoire.

Le récit a toutefois omis de préciser de nombreuses informations pertinentes, comme le fait que Daszak se trouvait en conflit d'intérêts7. Peter Daszak est président d’EcoHealth Alliance, une ONG qui a financé l’Institut de virologie de Wuhan. Le principal intéressé a aussi travaillé avec la responsable des études sur les coronavirus du même centre de recherche, la virologue Shi Zhengli. La boucle est ainsi bouclée. Car c’est précisément cette tribune du Lancet qui a contribué à ce que les «vérificateurs de faits officiels» entérinent l’origine du virus comme animale. Et voici comment on construit un «consensus scientifique» de convenance. Comment le «bien penser» se fabrique.
 

«Facebook, Google et Twitter ont privilégié une information uniformisée»

 

La liberté de pensée est en théorie au cœur du projet des démocraties libérales. Mais que vaut cette liberté de dire ou d’agir si l’on peut au détour se faire «déplateformer», c’est-à-dire de disparaître numériquement de la place publique? Qui est prêt à prendre le risque d’être persona non grata, de perdre son emploi? Dans ce contexte, que vaut aujourd’hui cette liberté d’expression si chère à l’Occident? Durant la pandémie, Facebook, Google et Twitter ont privilégié une information uniformisée en limitant la liberté d’expression. 
 
Si Facebook a arrêté la censure sur ce sujet fin mai 2021, il est clair qu'il s’agit d’une censure de masse. Seulement au cours du mois de mars 2021, Facebook a distribué des avertissements de désinformation à quarante millions de publications en lien avec la Covid-19, et ce à partir de quatre mille articles de «partenaires fact-checkers indépendants». La compagnie du Delaware se félicite que, sous l’effet de l’étiquetage des publications jugées néfastes, les gens ne lisent pas le contenu original à 95% du temps. À noter que Facebook, dans le cadre d’un recours en justice, a admis que les fact check articles ne constituent en fait que des opinions10. La réalité est donc que des opinions personnelles sur l’origine de la pandémie ont été présentées depuis le début comme factuelles pour mieux censurer des discours différents.

 

Pour une société vraiment pluraliste 

 
De l’importance du pluralisme, d’une discussion loyale et d’une éthique sans retenue. Importance de lutter contre les certitudes et de douter de ses propres chapelles idéologiques. Importance de garder son indépendance face à la doxa ambiante. Et peut-être, noble perspective, aspirer à ne pas mettre le monde en spectacle. Au-delà de l’hypothèse du laboratoire, c’est l’éventail de ce qu’elle révèle qui s’avère riche en apprentissages pour la suite du monde.

*L’auteur signe un chapitre dans l’ouvrage collectif Crise sanitaire et régime sanitariste paru aux éditions Liber.