Apprendre à tolérer la différence

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Samedi le 7 mai 2022, à 16:12

Selon notre chroniqueur Joël Monzée, la possibilité d'une nouvelle vague de coronavirus ou de grippe devrait nous inciter à développer un plus grand sens du débat de manière à prévenir de nouveaux dérapages. 


Inévitablement, il y aura un jour une autre vague de décès dus à l’une des souches grippales ou un variant du coronavirus. Les décideurs auront sans doute encore des choix douloureux à poser. Toutefois, un certain nombre de questions sont à poser pour s’assurer que le processus démocratique est, et sera, encore respecté. 

Inspirés par un respect mutuel (sans pour autant occulter les zones d’ombre de chacun), nous devons collectivement nous réapproprier l’espace de discussion, d’échange et de réflexion dans les différentes sphères de nos vies. C’est ensemble que nous pourrons construire cet espace, car personne n’est à l’abri de dissonances cognitives et, par conséquent, d’analyses biaisées ou de fausses croyances.

Dans une société ouverte à différents points de vue, cela demande un effort non négligeable pour écouter autrui quand il expose une réalité différente de la nôtre. Dans l’incapacité d’accéder à l’espace de dialogue respectueux, plusieurs expriment des jugements de valeur dans les médias sociaux, mais aussi dans les chroniques et autres lettres d’opinion… que vous ne lirez jamais plus de la même manière après avoir lu ce texte!

Narcissisme sain et malsain 


Quand on place un gorille devant un miroir, il va instinctivement menacer son reflet. Il s’agite agressivement pour faire fuir l’intrus virtuel. Comme le reflet lui renvoie l’image similaire, le primate finit par frapper le miroir. Plus il a mal, plus il frappe. Il veut protéger sa communauté. Cela se poursuit jusqu’à ce qu’il s’en aille, constatant au passage que l’ennemi en fait autant. 

Les chimpanzés réagissent différemment. Après avoir endormi l’un d’eux, des chercheurs ont peint son épaule avec une couleur voyante. Réveillé, il se promène dans sa cage jusqu’à ce qu’il croise son reflet. Instantanément, il va alors frotter la tache de couleur. Non seulement il sait que c’est son image, mais il a aussi le souvenir que l’épaule n’était pas colorée auparavant. Le chimpanzé dispose d’une conscience de lui-même, ce qu’aucun autre mammifère – excepté l’être humain – ne semble avoir acquis au fil de l’évolution phylogénétique du cerveau.

Pour atteindre cette maturité, l’âge clé pour l’enfant semble se situer autour de ses quatre ans. Bien sûr, c’est un processus développemental. Il construit, parfois très maladroitement, parfois avec génie, les bases de son identité et de son autonomie affective[1]. Ainsi, les crises des enfants à l’âge du «fucking four» traduisent souvent sa difficulté à comprendre les règles du jeu au départ des reflets que lui renvoie son entourage[2]

C’est la période que les psychanalystes décrivent comme le narcissisme sain. Une seconde période se représentera durant l’adolescence normalement pour compléter des aspects du développement de son identité, ainsi que pour intégrer les différentes découvertes que l’ado fait de lui-même, tant au niveau amoureux que social.

Or, certains adultes n’ont pas atteint tous les objectifs du développement affectif nécessaire pour assurer leur autonomie. Ils poursuivront donc l’exploration de leur identité sociale avec des comportements s’inscrivant dans un spectre passant de l’adulescence au trouble de la personnalité narcissique[3], alors que les difficultés se renforcent par les médias sociaux, la volonté de protéger son image et un monde de plus en plus instable…

De fausses vérités réconfortantes 


Comme notre société est de plus en plus complexe, il est parfois difficile de se rattacher, comme l’ont fait nos ancêtres, à des vérités qui permettent de se situer clairement. La difficulté d’aborder l’incertitude, le doute et le stress force certains à se comporter d’une manière bien curieuse. 

Par exemple, le philosophe Iddo Landau explique que «beaucoup d'entre nous détestent trop les gens de l'autre camp politique.»[4] Ses travaux nous permettent de mieux comprendre les biais cognitifs qui articulent les conflits de logique. En fait, chaque membre d’un groupe perçoit sa communauté comme diversifiée et nuancée, alors que l’autre groupe est généralement perçu comme uniforme et figé. 

Si vous me permettez une analogie, un Occidental verra toutes les nuances des visages caucasiens, mais aura tendance à confondre les visages asiatiques. À contrario, un Chinois pourra distinguer les différences dans les visages de ses compatriotes, mais aura plus de difficultés pour différencier les Scandinaves.

La difficulté d’aborder les différences et les nuances de l’autre groupe laisse poindre, selon l’expert, un jugement de valeur qui stigmatise l’homogénéité de ceux qui ont des différences idéologiques. En d’autres mots, notre groupe d’appartenance serait nécessairement adéquat pour déterminer le centre, alors que les autres confréries rassembleraient des radicaux classés automatiquement comme extrémistes.

Un des aspects embêtants dans le choix qui détermine si autrui appartient à son groupe ou aux autres est basé sur «ce qui est moi» en refusant toute considération respectueuse de ce qui est véhiculé comme idées divergentes. On nage donc en plein espace narcissique, et ce, même si les intentions sont au service tant de l’individu que de la collectivité.

Landau ajoute que «nos» objectifs sont considérés comme nobles, alors que «les autres» sont nécessairement malhonnêtes, voire dangereux. Si la personne se définit dans le groupe des «bonnes personnes», elle se perçoit comme éthique et pleinement respectueuse de la diversité humaine, tout en considérant l’autre groupe comme profondément antisocial, sans éthique, sans bon-sens, sans discernement, sans humanité…

Peur du virus, peur de la mort 


Les informations en provenance d’Europe durant l’hiver 2020 ont plongé notre société dans un état de choc. La peur de mourir, voire simplement de souffrir, alimentée par les médecins qui décrivaient le sort difficile, voire dramatique, des personnes hospitalisées aux soins intensifs a frappé bien des imaginaires. Malheureusement, on a généralisé cette réalité à l’ensemble de la population dont plus de 95% des gens diagnostiqués ont guéri sans aide médicale.

La peur du virus et la peur des mesures sanitaires ont profondément divisé la société québécoise, probablement plus que les autres communautés canadiennes et européennes. Nous avons une certaine difficulté à accepter la différence d’opinions et, surtout, le doute. Cela m’avait marqué lors du second référendum où j’avais vu nombre de familles, de groupes d’amis et d’équipes de travail se scinder dans la douleur face aux préférences d’autrui.

Depuis deux ans, l’idéologie dominante a pris le contrôle de bien des esprits, alors qu’il est temps de reconstruire des liens basés sur le respect de soi, comme sur le respect des différences d’opinion exprimées par autrui, car nous sommes tous porteurs d’une part de vérité et chacun peut contribuer à faire émerger une conscience collective bienveillante.

Dans une entrevue, Nicolas Bérubé explore cette option avec Rachel Hartman, doctorante au département de psychologie et de neuroscience de l’université de Caroline du Nord: «nous pouvons essayer de modifier notre façon de voir nos adversaires politiques en reconnaissant les valeurs positives qui les poussent à penser, à s’exprimer et à se comporter comme ils le font. Même si les gens font fausse route, ils peuvent toujours agir selon des valeurs qui, elles, sont authentiques. Et même si ces valeurs sont différentes des nôtres, on peut quand même reconnaître qu’elles sont bonnes. Une fois que nous voyons nos adversaires comme des personnes authentiques avec des points de vue sincères, nous pouvons avoir des conversations avec eux et reconnaître la valeur d’avoir des points de vue différents sur des questions importantes.»[5]

[1] J. Monzée (dir.), Neurosciences, psychothérapie et développement affectif de l’enfant, Montréal, Éditions Liber, 2014.
[2] J. Monzée, La conscience de soi se construit dans le rapport à l’autre, Revue préscolaire, vol. 59 : 88-89.
[3] J. Monzée (dir.), Ce que le cerveau a dans la tête, Montréal, Éditions Liber, 2011.
[4] I. Landau, Why Many of Our Political Opponents Are Not That Evil, Psychological Today, 18 décembre 2018 https://www.psychologytoday.com/us/blog/finding-meaning-in-imperfect-world/201812/why-many-our-political-opponents-are-not-evil
[5] N. Bérubé, Les gens pensent que leurs adversaires politiques sont... des idiots, LaPresse, 19 février 2022. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2022-02-19/etude/les-gens-pensent-que-leurs-adversaires-politiques-sont-des-idiots.php