Aujourd’hui, toute manifestation de vie est vue comme un danger pour soi-même et les autres, comme si le but de notre existence aseptisée était de vivre le moins intensément possible.
Je suis tombé hier soir sur une publication surréaliste du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec nous avertissant de tous les risques que l’on courait en s’exposant au «bruit environnemental», apparemment le nouveau fléau de notre époque.
«Le bruit environnemental peut avoir des répercussions sur votre qualité de vie. La prévention est la seule façon de protéger votre audition, car il n’existe à ce jour aucun moyen pour connaître votre sensibilité au bruit», alerte gravement la publication sur Facebook.
L’hypocondrie comme religion d’État
Mais ce qu’on peut lire sur le site du gouvernement révèle encore mieux toute l’hypocondrie présente actuellement dans l’imaginaire québécois.
«Le bruit est une cause de stress. Celui-ci déclenche des réactions dans le corps, dont la sécrétion de certaines hormones comme l’adrénaline et le cortisol. Ces réactions expliquent le développement de maladies du cœur et des vaisseaux sanguins».
«Chaque fois que du bruit se produit pendant qu’une personne dort, notamment des bruits causés par les moyens de transport, des réactions se produisent dans son corps. Son cœur bat plus vite et d’autres fonctions corporelles sont aussi affectées», peut-on y lire aussi.
Contributeur de Libre Média écrivant dans ces pages, le neuroscientifique Joël Monzée m’a fait remarquer que des études établissaient un lien direct entre la qualité du sommeil et la santé mentale. Je n’en doute pas une seule seconde.
Je suis certain qu’il vaut mieux bien dormir et que le jour comme la nuit, le bruit peut provoquer certaines réactions physiologiques, notre corps étant programmé à réagir à une infinie variété de phénomènes. Ainsi va la vie…
En revanche, il m’apparaît évident que ce genre de préoccupation découle avant tout d’un climat social où les gens sont de plus en plus intolérants les uns envers les autres. À chaque société ses peurs spécifiques.
Des menaces partout et tout le temps
Au Québec en particulier, la gestion de la pandémie a renforcé ce triste état d’esprit, les mesures sanitaires ayant eu aussi pour effet de conforter les gens dans leurs manies et leur intolérance.
De même, il faut être une société privilégiée comme le Québec pour avoir le luxe de réfléchir sur ce genre de «menace» qui ferait rire bien des habitants des pays moins riches.
Pour habiter Mexico – une ville de 25 millions d’habitants –, je peux vous dire que je serais déjà mort si mon corps avait réagi aussi violemment chaque fois qu’un bruit par définition extérieur à ma petite personne m’avait réveillé ou incommodé sans que je ne le réalise.
Et que dire de la pollution atmosphérique et non sonore, une autre «micro-agression» qui doit réduire mon espérance de vie?
Bienvenue dans le safe space global
Le principal legs de la pandémie est d’avoir créé un monde où tout est analysé, décortiqué et interprété sous l’angle de la santé publique, quand ce n’est pas sous l’angle réglementaire. Au Québec, la religion des règles côtoie le culte des médecins.
À lire aussi: Au Québec, la religion des règles
Nous avons laissé tomber le masque, mais l’humeur sociale est encore sensiblement la même.
Ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux savent que j’ai pris plaisir à recenser tous les cas reflétant ce désir d’immobilité traduisant une envie de mourir comme collectivité.
Des mobilisations contre des parcs à chiens au retrait de paniers de basketball, en passant par les inspecteurs sonores chargés d’évaluer le bruit des spectacles: tout concourt à la mise en place du safe space global.
Je remercie d’ailleurs les lecteurs qui prennent le temps de m’envoyer les nouveaux «grands enjeux» qu’ils aperçoivent dans notre riche actualité.
Bien sûr, ces éléments ne sont pas anecdotiques, mais symptomatiques d’un nouveau régime de contrôle social mis en place durant la pandémie de Covid-19.
La bruitophobie au service du contrôle social
Quelle est la prochaine étape dans cet endroit à cheval entre la gérontocratie et la médicocratie? Rétablir le couvre-feu pour protéger le sommeil de la population, toujours au nom de la sainte santé publique?
Paradoxalement, toute manifestation de vie est vue comme une menace potentiellement mortelle, comme si le but de notre existence aseptisée était de vivre le moins intensément possible.
Chaque petit geste, chaque mouvement est potentiellement dangereux pour la santé des autres et une atteinte à la nature, mais aussi à la «sainte paix» de son voisin fragile.
À lire aussi: Étalement urbain: pour densifier il faut socialiser
Je reste persuadé que c’est en tentant de contrôler (en vain) tous les éléments de notre environnement que l’anxiété se manifeste et se répand dans la société.
Au contraire, la seule manière de tempérer nos angoisses individuelles et collectives est d’accepter les risques inhérents à la vie.











