Jérôme Blanchet-Gravel a été amené à se prononcer sur l’euthanasie dans les médias argentins. Les vives réactions suscitées par ses propos au Canada révèlent l’ampleur d’un tabou national qu’il juge urgent d’aborder.
Dans le cadre d’une récente tournée à Buenos Aires, j’ai eu l’occasion de m’exprimer dans divers médias argentins sur l’euthanasie (ici appelée aide médicale à mourir), un sujet qui suscite au pays du tango un grand intérêt.
Il se trouve que certains de mes propos, traduits et relayés au Canada, ont provoqué de vives réactions, parfois d’une violence étonnante. Cette virulence révèle selon moi que nous touchons ici à un nouveau tabou.
Je souhaite donc préciser mon analyse, car ce débat – que l’on refuse d’ouvrir ou de rouvrir – mérite rigueur et nuance.
De mesure exceptionnelle à nouvelle norme culturelle
J’ai l’esprit suffisamment libéral pour admettre qu’une personne confrontée à une condition de santé véritablement exceptionnelle – une impossibilité totale de soulagement – puisse, par sa seule volonté individuelle, choisir d’abréger ses souffrances.
Ce cas limite existe, et il mérite respect et compassion. Le libéralisme reconnaît la souveraineté de l’individu.
Mais ce cas limite n’aurait jamais dû évoluer vers autre chose. L’euthanasie aurait dû demeurer une exception tragique, et non devenir l’expression d’une sorte de pulsion de mort collective.
Or c’est précisément ce qui se produit déjà au Canada, où l’élargissement continu du régime d’aide médicale à mourir (AMM) transforme graduellement une mesure exceptionnelle en solution banalisée.
À partir de 2027, les gens souffrant de troubles mentaux pourront eux aussi être admissibles à l’aide médicale à mourir en vertu de la Loi fédérale.
L’AMM représente déjà près de 8% des décès au pays, atteignant même 13% dans certaines régions du Québec comme Lanaudière. Tout porte à croire que nous nous dirigeons vers un seuil vertigineux de 20% dès les prochaines années.
Ce glissement reflète une mutation profonde de notre rapport au soin, à la souffrance et ultimement, à la valeur de la vie humaine. C’est une rupture anthropologique.
Le biopouvoir à l’œuvre
À travers cette transformation, c’est le biopouvoir tel que défini par Michel Foucault qui s’impose. Pour le philosophe français, le biopouvoir s’exerce d’abord par la régulation et l’administration des corps et de la vie elle-même: la santé, la maladie, la naissance et la mort.
Si les gouvernements en venaient à voir implicitement dans l’aide médicale à mourir un moyen de réduire les coûts liés au vieillissement, au handicap ou aux soins prolongés, la mort pourrait alors devenir un paramètre de gouvernance.
Une importante étude scientifique – dont aucun média subventionné n’a parlé – craint qu’Ottawa fasse de l’euthanasie un outil de redressement budgétaire: son élargissement à des groupes comme les malades mentaux, les sans-abris, les Autochtones et les aînés pourrait faire économiser 1200 milliards $ au fédéral d’ici 2047.
Des pressions systémiques
Il ne s’agit pas ici de fantasmer une conspiration visant à éliminer des «excédents» de personnes âgées dans un contexte de dénatalité et de vieillissement accéléré. Le réel est moins romanesque: ce sont des pressions systémiques qui semblent orienter les choix.
Au Québec, la pandémie a été révélatrice à cet égard. Pendant deux ans, on nous a martelé qu’il fallait «sauver le système de santé» comme si le système lui-même – la machine – était devenu plus important que la population elle-même.
Ce renversement est symptomatique du biopouvoir contemporain: la priorité se déplace de la personne vers la structure, de la dignité humaine vers la gestion des flux. Dans cette logique, ce ne sont plus les médecins qui prennent soin des patients, mais les patients qui prennent soin des médecins.
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Le biopouvoir opère rarement par coercition directe; il agit par incitation douce, par la diffusion d’un climat «d’acceptabilité sociale».
Une société qui propose de plus en plus facilement la mort à ceux qu’elle n’arrive plus à soigner ou à accompagner devient une société où certaines vies apparaissent comme indésirables, trop coûteuses ou trop lourdes.
Défaitisme collectif
Cette évolution révèle aussi une sorte de culture du défaitisme. Le Canada semble avoir perdu le sens de la résilience collective, cette capacité à affronter l’épreuve, à valoriser l’endurance autant que la compassion.
Le discours officiel se veut rassurant: il resterait très difficile d’obtenir l’aide médicale à mourir et les critères demeureraient sévères. Or, dans les faits, la banalisation de l’euthanasie affaiblit les efforts pour améliorer les soins palliatifs, renforcer les réseaux humains, combattre l’isolement et la détresse psychologique.
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Une société qui banalise et valorise le suicide assisté n’est pas seulement une société qui gère mal la souffrance: c’est une société qui renonce à lutter contre elle.
Ce que je dénonce, ce n’est pas la pratique même de l’euthanasie comme exception tragique, mais sa transformation en outil latent de gouvernance. Cette dérive très grave installe silencieusement un rapport malsain à la vie humaine.











