Le confort et l’indifférence

Des migrants honduriens forment une caravane en direction des États-Unis dans l’État mexicain du Chiapas, en octobre 2018. Crédits photo: Guillermo Arias pour l’AFP.

Lundi le 23 mai 2022, à 10:30

L’éditorial de notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel.


Il y a eu la crise sanitaire. Il y a la crise climatique. Mais la crise migratoire, elle, est ignorée au Québec, comme s’il s’agissait d’un sujet secondaire par rapport aux enjeux qui affectent directement notre petit confort. 

Pourtant, sur notre propre continent, jamais autant de gens ne quittent leur pays pour tenter d’améliorer leur sort. De l’Amérique centrale vers l’Amérique du Nord, jamais autant de gens n’entament ce long voyage qui peut bien sûr leur coûter la vie. 

Ce périple qui vaut à tant de femmes d’être kidnappées, violées et vendues pour être réduites en esclavage sexuel. À tant d’hommes d’être conduits au travail forcé par des groupes criminels.


Méconnaissance profonde  


Le trafic humain est un commerce lucratif pratiqué juste sous notre nez en Amérique centrale et au Mexique, un pays avec lequel nous avons signé un important traité de libre-échange, et où plusieurs de nos compatriotes vont se reposer au soleil avant de revenir sans rien n’avoir appris sur ce pays de 130 millions d’âmes. 

En 2021, les autorités américaines ont arrêté plus de deux millions de migrants à la frontière avec l’ancien empire aztèque, du jamais vu en vingt ans. Tous les records ont été battus lorsque 200 000 personnes ont été stoppées le long du tracé en juillet et août de cette année. 

Pendant ce temps, silence radio au Québec, alors que notre voisin du Sud considère avec raison cette crise comme l’un des plus grands défis qui lui a été lancé.

Le 11 mai dernier, la presse a dévoilé que le gouvernement du Québec appréhendait une année record au chemin Roxham, où 35 000 demandeurs d’asile devraient se rendre en 2022. Quelle surprise! François Legault a réagi en exhortant Justin Trudeau de fermer ce passage devenu le symbole de l’immigration illégale au Canada. 


Triomphe de la petite vie 


Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, ils sont un nombre croissant d’Haïtiens à quitter la perle des Antilles pour tenter leur chance aux États-Unis et au Canada. 

Pendant ce temps, silence radio au Québec, alors que nous sommes censés nous intéresser à Haïti pour des raisons linguistiques et du fait de nos liens profonds avec sa diaspora.

Ils sont aussi un nombre croissant d’Haïtiens à quitter l’Île d’Hispaniola pour le Mexique et même la Colombie, deux pays qui jusqu’à récemment étaient loin d’être des destinations de choix pour les migrants.  

Ces deux dernières années au Québec, la crise sanitaire a éclipsé tous les autres grands enjeux planétaires, ou presque, la protection de nos petites personnes effrayées et privilégiées face à la menace du virus étant devenue notre religion d’État.


Le village gaulois dans sa bulle 


Le désintérêt quasi total face à cette crise sur le continent qui est le nôtre révèle à quel point le Québec évolue dans une bulle, pour ne pas dire sous un dôme, pour reprendre une expression popularisée par une radio de Québec. 

Même la guerre en Ukraine n’aura pas vraiment réussi à nous sortir de notre monastère mental.

Nous prétendons faire la promotion de la diversité culturelle, et donc, de nous intéresser aux autres et à leur vision du mode, mais peinons à nous ouvrir aux grands phénomènes qui déterminent le cours de l’histoire dans notre propre zone géographique. 

Durant la crise sanitaire, j’ai lu des chroniqueurs hystériques exiger la suspension des vols vers les pays du «Sud» d’où pouvaient revenir des «touristatas» avec le virus, sans se soucier une seule seconde des conséquences catastrophiques de l’arrêt du tourisme dans des pays comme Cuba, la République dominicaine et le Mexique. 

De cet arrêt du tourisme, des gens aussi en sont certainement morts. 

De gauche comme de droite, nos bien-pensants croient stimuler la conscience sociale de la population, mais passent leur temps à nous parler d’eux-mêmes et de leurs problèmes de riches qui par définition n’en sont souvent même pas.