Au Venezuela, la gauche chaviste divisée face à la tutelle américaine

La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodríguez, s’exprime aux côtés du secrétaire américain à l’Intérieur, Doug Burgum, après leur rencontre au palais présidentiel de Miraflores, à Caracas, le 4 mars 2026. Photo: Federico PARRA pour l’AFP.

Mercredi le 5 août 2026, à 21:35

Écouter l'article
Au Venezuela, la gauche chaviste divisée face à la tutelle américaine
0:000:00

«Ni colonie! Ni tutelle!» Après 25 ans de discours anti-impérialistes tenus par un pouvoir vénézuélien d'inspiration socialiste, des militants de gauche s'indignent du changement de cap, Caracas collaborant désormais étroitement avec les États-Unis.

 

Le chavisme – le mouvement créé par feu le président Hugo Chavez (1999-2013), dont Nicolas Maduro, enlevé et destitué par les Américains en janvier, était le successeur – se fissure alors que doit débuter cette semaine à Caracas un dialogue politique entre des secteurs de l'opposition et le gouvernement. 

 

À lire aussi: Au Venezuela, la censure du régime survit au séisme historique

 

Placé sous la houlette de Washington, ce dialogue pourrait, selon des observateurs, déboucher sur une transition politique et des élections.

 

Pendant des années, en tant que vice-présidente ou à d'autres postes, la présidente par intérim Delcy Rodriguez a accusé les États-Unis d'empiéter sur la souveraineté vénézuélienne, a critiqué les sanctions accusées d'être responsables de la crise économique, ou s'est insurgée contre la «spoliation» d'actifs vénézuéliens à l'étranger.

 

Mais depuis son arrivée à la tête du pays après la capture spectaculaire de Nicolas Maduro le 3 janvier par les forces américaines, elle collabore activement avec Washington. Elle a ouvert des secteurs stratégiques comme le pétrole, l'électricité et les mines au secteur privé - surtout américain.

 

Le président américain Donald Trump affirme que les États-Unis dirigent le Venezuela et a même suggéré sur son réseau social Truth Social que le pays pourrait devenir le 51e État américain.

 

Le locataire de la Maison-Blanche a également plaisanté en disant qu'il pourrait lui-même remporter une élection au Venezuela, se disant très populaire dans le pays.

 

Selon le New York Times, Delcy Rodriguez et le secrétaire d'État américain Marco Rubio échangent régulièrement des messages en espagnol via WhatsApp, selfies compris. Et aucune décision importante n'est prise sans consultation préalable avec Washington.

 

Les Vénézuéliens les plus à gauche ne pardonnent pas ce virage à 180 degrés du gouvernement chaviste.

 

«Politique de droite»

 

«La politique que promeuvent le gouvernement et la direction» du Parti socialiste unifié du Venezuela «est une politique de droite, une politique de braderie», déclare à l'AFP Jaqueline Lopez, militante communiste de 45 ans.

 

Delcy Rodriguez «reçoit des consignes, jusque sur Twitter, du gouvernement nord-américain et va les appliquer à la lettre», déplore-t-elle lors d'une manifestation à Caracas.

 

Des membres du Parti communiste du Venezuela brandissent une bannière portant l’inscription «Non au pillage impérialiste» lors d’une manifestation contre l’ingérence des États-Unis, sur la place El Venezolano, à Caracas, le 4 août 2026. Photo: Federico PARRA pour l’AFP.

 

 

«Yankees go home», «Non au pillage impérialiste!», ont scandé une cinquantaine de manifestants près de la maison-musée du héros de l'indépendance Simon Bolivar, dans le centre de Caracas.

 

Chavez et Maduro se sont durement opposés à Washington pour s'allier avec Cuba, l'Iran, la Chine ou la Russie. Ils ont largement impliqué l'État dans l'économie du pays et lancé de vastes programmes sociaux, souvent sans pouvoir les financer.

 

À lire aussi: Au Venezuela, les Américains préfèrent l’énergie à la démocratie

 

Beaucoup se souviennent encore d'Hugo Chavez en 2006 devant l'Assemblée générale de l'ONU, déclarant «ça sent le soufre» juste après le passage à la tribune du président américain, George W. Bush, qu'il avait qualifié de «diable».

 

Aujourd'hui, Donald Trump loue fréquemment le travail de Delcy Rodriguez. Ces derniers mois, sous la pression de Washington, la présidente a suspendu les livraisons de pétrole à Cuba et a eu des mots avec l'Iran. Elle a également rétabli les relations avec les gouvernements de droite du Pérou et du Chili.

 

Mal faire les choses 

 

Il y a encore quelques mois, une telle «liberté d'expression» pouvait entraîner une forte répression politique. S'il y a toujours eu des critiques individuelles, cette fois, «il existe un groupe au sein du chavisme qui s'oppose au chavisme gouvernant», explique à l'AFP le politologue Luis Salamanca.

 

«On n'avait jamais vu quelqu'un dire au président, que ce soit Chavez ou Maduro: "Écoute, tu es en train de mal faire les choses"», ajoute-t-il. Ce mécontentement survient juste après le double séisme du 24 juin qui a fait plus de 6000 morts.

 

Et peu avant que l'opposante vénézuélienne Dinorah Figuera et le président de l'Assemblée nationale, Jorge Rodríguez (frère de la présidente), ne s'assoient à la table pour négocier.

 

La grande absente est la cheffe de l'opposition et prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, en exil depuis décembre.

 

À lire aussi: Washington aurait lâché María Corina Machado

 

Sur les réseaux sociaux, Francisco Arias, député chaviste, appelle à éviter la négociation «simplement approuvée» par «le gouvernement des États-Unis».

 

Le politologue Jesus Castillo Molleda souligne toutefois que Delcy Rodriguez bénéficie du soutien de la majorité des gouverneurs, des maires et des députés du pays.

 

La «réalité politique» du Venezuela actuel est que les États-Unis influencent fortement les décisions macroéconomiques «pour réactiver l'appareil productif et économique» après une énorme crise de plus d'une décennie», dit-il.

 

Suhey Ochoa, une étudiante de 30 ans appartenant à l'organisation féministe Pan y Rosas («pains et roses») exclut de soutenir Mme Rodriguez lors d'une éventuelle élection en raison du «profond ressentiment» qui s'est créé après les séismes.

 

À lire aussi: Sainz Borgo: «le Venezuela reste à ce jour une dictature meurtrière»

 

Comme le souligne le professeur Leon Hernandez dans une récente entrevue à Libre Média, la population s'est elle-même chargée d'une grande partie des secours et d'extraire les corps des décombres. La jeune femme assure qu'elle n'hésitera pas à «frapper» dans les urnes «un gouvernement qui n'a pas répondu» à l'urgence.