Sortir du nucléaire: le choix écologique qui met Taïwan en danger

Vue générale de la centrale nucléaire de Ma'anshan, située près de la plage de Pingtung, dans le sud de Taïwan, en novembre 2025. Photo: I-Hwa CHENG pour l’AFP.

Vendredi le 28 novembre 2025, à 10:45

Écouter l'article
Sortir du nucléaire: le choix écologique qui met Taïwan en danger
0:000:00

En renonçant au nucléaire pour des raisons environnementales, Taïwan réduit ses émissions… mais accroît sa dépendance énergétique et sa vulnérabilité face à la Chine. Un choix vert aux conséquences stratégiques potentiellement majeures.

 

Le gouvernement de Taipei a décidé de renoncer progressivement à l’énergie nucléaire, une décision officiellement motivée par des considérations environnementales et sismiques.

 

Le retrait effectif a pris plusieurs années, avec la fermeture progressive des centrales. Le dernier réacteur, celui de la centrale Maanshan Nuclear Power Plant, a été déconnecté le 17 mai 2025, ce qui marque la fin de la production nucléaire à Taïwan.

Ce choix comporte des conséquences majeures: dépendance énergétique accrue, vulnérabilité en cas de conflit avec la Chine et polarisation politique.


Spécialiste de la Chine et professeur à l’Université de Moncton, le politologue Roromme Chantal éclaire pour nous ce débat devenu central sur cette île au large de l'Empire du MIileu. Entrevue.

 

Simon Leduc: Pourquoi le gouvernement de Taïwan a-t-il décidé d’abandonner la production d’énergie nucléaire?

 

Roromme Chantal: «Il faut d’abord rappeler que Taïwan est une île hautement sismique. Le spectre d’un futur tremblement de terre alimente une inquiétude réelle: un incident majeur touchant une centrale nucléaire pourrait devenir incontrôlable.

 

 C’est cet argument qui a longtemps nourri l’aile antinucléaire du Parti démocrate progressiste (PDP), au pouvoir.

 

La dernière centrale a été fermée en 2025. Mais l’opinion publique reste profondément polarisée. Une partie importante de la population juge que Taïwan devrait maintenir cette source d’énergie, tout en renforçant les dispositifs de sécurité.

 

À lire aussi: Relance des essais nucléaires: «une décision inutile et dangereuse»?

 

Il faut aussi tenir compte du rôle stratégique du nucléaire dans l’économie taïwanaise. Taïwan est un géant mondial des semi-conducteurs: cette industrie est extrêmement énergivore et sa compétitivité dépend d’un approvisionnement stable.

 

Or, avec la sortie accélérée du nucléaire, l’île dépend désormais à environ 90% des importations de gaz naturel. 

 

À court terme, cette transition signifie un recours accru aux énergies fossiles et une hausse importante des émissions de CO₂. C’est l’une des contradictions majeures de la politique énergétique actuelle, ce qui explique l’intensité du débat dans la société taïwanaise.»

 

Est-ce que cette décision pourrait mener à une crise énergétique?

 

Roromme Chantal: «Le risque existe. L’abandon du nucléaire suppose une montée en puissance rapide des énergies renouvelables. Or, Taïwan n’a pas progressé au rythme espéré: l’infrastructure est insuffisante, les investissements encore trop limités.

 

On peut saluer l’intention du gouvernement de réduire son empreinte carbone, mais cette orientation crée des conséquences stratégiques majeures. La dépendance énergétique vis-à-vis de l’étranger — notamment vis-à-vis de la Chine — augmente.

 

En cas de crise avec Pékin, on n’assisterait pas forcément à une guerre conventionnelle, mais plutôt à un conflit hybride. La Chine a déjà démontré sa capacité à employer des outils coercitifs — pressions économiques, cyberattaques, blocus partiels. 

 

Un blocage maritime priverait Taïwan de gaz et de pétrole, paralysant littéralement son économie.

 

De nombreux analystes estiment que la sortie du nucléaire rend l’île plus vulnérable dans l’hypothèse d’un conflit armé. Le Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition, en fait un argument central: il accuse le PDP de mettre la sécurité nationale en péril. 

 

À l’inverse, les partisans du pouvoir défendent une décision motivée par la sécurité sismique et la protection de l’environnement.

 

Aujourd’hui, la question n’est plus seulement environnementale. Elle est profondément géopolitique.»

 

Quelle politique énergétique Taïwan devrait-il adopter pour réduire sa dépendance aux importations étrangères?

 

Roromme Chantal: «Le débat politique est extrêmement vif. Le gouvernement du PDP réaffirme sa volonté d’abandonner définitivement le nucléaire civil. Le camp opposé — le KMT et ses alliés — affirme qu’il faut non seulement conserver les centrales existantes, mais moderniser les infrastructures pour résister à un séisme majeur.

 

L’issue dépendra de l’opinion publique, qui influence fortement les décideurs. Le KMT accuse le gouvernement de fragiliser Taïwan face à la Chine et de sacrifier la sécurité énergétique sur l’autel d’un agenda idéologique.

 

Si l’île décidait malgré tout de tourner le dos au nucléaire, elle devrait alors diversifier ses partenaires d’approvisionnement. 

 

Les États-Unis, le Canada et certains pays européens sont perçus comme des fournisseurs plus fiables. Renforcer ces partenariats atténuerait le risque d’un blocus énergétique chinois. 

 

Mais cela ne supprimerait pas complètement la vulnérabilité structurelle de l’île, qui restera dépendante des importations. »

 

La population taïwanaise est-elle favorable ou non au maintien du nucléaire?

 

Roromme Chantal: «On observe une polarisation presque symétrique. Une partie importante des Taïwanais soutient la ligne antinucléaire du PDP pour des raisons sismiques et environnementales. Mais le camp pronucléaire est tout aussi visible et mobilisé.

 

Un sondage montre un clivage net: environ 60% des Taïwanais seraient favorables au maintien ou au retour de l’énergie nucléaire, par crainte de pénuries d’électricité. 

 

Une étude du Taiwan Institute of Governance and Communication Research indique également que 80% des électeurs du KMT soutiennent l’option nucléaire.

 

Nous sommes donc devant un débat profondément ouvert. Rien n’est encore joué. La bataille de l’opinion publique demeure déterminante.»

 

Y a-t-il des tensions croissantes entre Taïwan et la Chine?

 

Roromme Chantal: «Les tensions persistent depuis plusieurs années. Le PDP défend une position très claire: Taïwan doit pouvoir décider librement de son avenir et affirmer son identité politique. Cette orientation pro-souveraineté exaspère Pékin, qui considère le parti au pouvoir comme séparatiste.

 

À lire aussi: «Les Chinois demandent la reddition totale de Taïwan»

 

Les points de friction sont nombreux: ventes d’armes américaines, visites diplomatiques occidentales, militarisation du détroit. La Chine refuse toute idée d’indépendance formelle de Taïwan et multiplie les démonstrations de force.

 

Dans ce contexte déjà explosif, la vulnérabilité énergétique de l’île devient un facteur stratégique supplémentaire, dont Pékin pourrait tirer avantage.»