L’historien Marc Simard expose les raisons pour lesquelles selon lui une majorité de Canadiens refuse l’idée d’une annexion aux États-Unis.
M. Trump,
Depuis votre assermentation, vous avez lancé une campagne verbale en faveur de l’annexion du Canada, qui deviendrait le 51e État de votre pays.
Nous, Canadiens, devinons que ce n’est pas pour nos beaux yeux ni parce que vous êtes un fan de la culture canadienne.
Votre passé d’homme d’affaires de type aigrefin ou même flibustier, bien connu, parle pour vous et ne confère à votre «offre» aucun attrait, bien au contraire. On devine aisément que vous convoitez nos ressources naturelles, notre énergie et notre eau.
Mais il y a plus. Connaissant votre manque d’intérêt pour tout ce qui n’est pas golf, immobilier, lutte professionnelle ou politique partisane, nous supposons que vous ne connaissez pas grand-chose du Canada et que vous pensez que des promesses de baisses d’impôts et de meilleurs soins de santé suffiront à nous attirer dans vos filets.
Mais hélas pour vos rêves de grandeur impériale, plus de 80% des Canadiens rejettent votre idée saugrenue. Voici les quinze raisons principales de cette fin de non-recevoir.
La contrainte peu attrayante
Le premier motif qu’ont les Canadiens de refuser votre offre coule de source: c’est qu’elle a été faite, comme vous en avez l’habitude, en proférant la menace d’utiliser la force économique (droits de douane et autres mesures) pour nous y contraindre.
Or, personne n’aime se faire dicter ce qu’il doit faire et personne n’aime être l’objet d’intimidation. Votre stratégie a donc abouti à fédérer une solide majorité de Canadiens, qui ne risque pas de s’effriter de sitôt, contre l’annexion aux États-Unis.
Système électoral inadéquat
De plus, nous répugnons à vivre dans un système électoral où les contributions financières des individus et des compagnies aux candidats et aux partis ne sont ni contrôlées ni limitées comme chez vous.
Votre système mène, comme nous venons de le constater, à la mise en place d’une ploutocratie dont les décideurs ont les yeux rivés sur les baisses d’impôts pour leurs amis et sur le saccage de l’État, perçu comme inutile et dépensier. Nous préférons nos lois sur le financement des partis, qui nous mettent à l’abri des ploutocrates.
Nous sommes aussi un peu sceptiques devant vos mœurs électorales, dont certaines nous paraissent discutables. Entre autres, nous réprouvons fortement le «gerrymandering», ce redécoupage incessant et partisan des circonscriptions électorales qui est pratiqué chez vous.
Au Canada, leurs limites et leur taille sont déterminées par des comités d’experts indépendants, ce qui nous apparaît plus respectueux de l’esprit de la démocratie, que nous désirons préserver.
Des armes à gogo
En quatrième lieu, la vente libre des armes à feu aux États-Unis constitue pour nous une aberration. Selon les dernières statistiques, il y a aux USA 393,3 millions d’armes à feu (dont un fort pourcentage d’armes automatiques) en circulation pour 327 millions d’habitants.
Ces armes ont causé chaque année, depuis 2019, entre 30 000 et 40 000 décès et blessures et permis plus de 500 fusillades de masse dans des écoles, des commerces, des bureaux, etc. C’est un domaine où vous êtes sans conteste les premiers au monde.
Imaginer nos enfants ou nos amis massacrés à cause du 2e amendement, une règle archaïque du XVIIIe siècle, alors qu’une arme ne pouvait tirer qu’un seul coup sans être rechargée, nous révulse. Mettre nos proches à risque à cause du lobby de la NRA, jamais.
L’éducation supérieure hors de prix
Bien sûr, dans votre paradis des libertés, on paie moins d’impôts qu’ici, mais la classe moyenne y est étranglée par les droits de scolarité qu’elle doit payer pour ses enfants, la qualité du job récolté au terme des études dépendant du prestige ($$$) du collège ou de l’université fréquenté, et par les assurances (surtout en santé), qui sont prohibitives et sans lesquelles la maladie mène à la banqueroute.
Or, nous sommes un peuple de classe moyenne. Entre les assurances et les impôts, nous choisissons les impôts, sur lesquels nous avons un certain contrôle.
La liberté moins la santé
Dans votre pays de rêve, la première cause de faillites non commerciales est le cancer. À cause de votre système de santé élitiste, un cancer ou une autre maladie grave peut non seulement vous tuer, mais vous mettre à la rue si vous en réchappez parce que vous n’avez pas pu vous payer une assurance.
Pour nous, qui disposons d’un système de santé imparfait mais public, c’est révoltant.
Cela sans compter que 60% des décès causés par des armes à feu dans votre pays sont des suicides. Combien de ces gens se sont donné cette mort horrible parce qu’ils la préféraient à une faillite causée par la maladie qui aurait mis leur famille à la rue? La prolifération des suicides à l’aide d’une arme à feu n’a rien d’attrayant.
Nous sommes plus verts
Dans le contexte du réchauffement planétaire, qui nous inquiète à juste titre, nous serions effarés de vivre dans un pays où les dirigeants encouragent la production et la consommation de combustibles fossiles («Drill, baby, drill») et où beaucoup de citoyens pratiquent une compétition absurde à savoir qui possédera le plus gros véhicule thermique.
Enjeux culturels et linguistiques
Les francophones du Canada (22%), et au premier chef les Québécois, se retrouveraient dans un immense melting pot où leurs droits ne seraient plus garantis et ils peineraient à préserver leurs institutions culturelles et leur langue.
Censure scolaire
De plus, votre pays est aux prises, en dépit du Premier Amendement, avec le cancer de la censure littéraire dans les bibliothèques publiques et scolaires. Celle-ci comporte plus de vingt motifs, dont bien sûr le «contenu sexuellement explicite», le «langage offensant», «l’atteinte aux mœurs» et le «manque de respect pour l’ordre traditionnel».
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Parmi les auteurs censurés, Mark Twain, Toni Morrison, John Steinbeck, J. D. Salinger et JK Rowling (Harry Potter). Au Canada, nous faisons confiance aux enseignants, aux bibliothécaires et aux parents pour guider nos enfants dans la littératie. Nous n’avons pas besoin de vos censeurs bien-pensants.
Une citoyenneté repoussante
L’annexion nous forcerait de plus à échanger notre passeport pour le vôtre. Or, le porteur d’un passeport canadien est reçu avec respect et déférence dans la plupart des pays. Le passeport américain, au contraire, est une garantie quasi certaine de mépris, d’antipathie et même de malveillance.
Quoiqu’en pensent les oligarques de Washington, les Étatsuniens font partie des quatre ou cinq peuples les plus haïs sur la planète. Une perspective pas très alléchante.
Une autre vision du monde
Devenus membres des États-Unis, nous devrions aussi accepter vos choix en politique étrangère. Or, pour une majorité d’entre nous, partager votre amitié avec des dictateurs sanguinaires comme Poutine et Kim Jung Un est une perspective répugnante et devenir les ennemis de l’Europe et de l’Amérique du Sud ne fait pas partie de nos aspirations.
Nous préférons nettement demeurer un petit pays favorable à la coopération internationale qui gère sa propre politique extérieure.
Divergences économiques
En matière économique, nous sommes favorables au libre-échange, qui a fait la preuve depuis plusieurs années qu’il est un gage de prospérité. Retourner au mercantilisme, une vision économique périmée depuis deux siècles, et vivre dans un pays protectionniste qui est en conflit avec tous ses voisins n’a aucun attrait pour nous.
Offre inéquitable
De plus, votre offre n’est guère généreuse: vous proposez au Canada, un pays plus vaste que les USA, formé de cinq ou six régions aux caractéristiques différentes et peuplé de 40 millions d’habitants, de ne former qu’un seul État au sein de votre fédération et ainsi de n’y avoir pas plus d’influence que le Rhode Island ou Hawaï.
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Cette proposition est insultante et démontre une méconnaissance de notre réalité qui a de quoi nous inquiéter.
Desseins divergents
Enfin, et ce quinzième motif n’engage que moi, bien que je suppose qu’un grand nombre de mes compatriotes le partagent, je n’ai aucun désir de vivre dans un pays dirigé par un repris de justice (condamné par un jury de ses pairs) qui essaie par tous les moyens de déstabiliser la constitution de son pays. Nous avons 150 ans de démocratie derrière nous et nous désirons la préserver.
Tout bien pensé, nous préférons passer notre tour plutôt que d’avaler ces couleuvres.










