Évacués du sud et du nord du pays, des dizaines de milliers d’Israéliens ont trouvé refuge dans les hôtels de villes plus sûres, où ils sont logés gratuitement. L’offensive à Gaza y est suivie de très près. Second reportage exclusif à Tel-Aviv.
De notre envoyé spécial en Israël.
«Quand les terroristes sont arrivés devant chez moi le samedi 7 octobre, j’ai donné un couteau à un de mes enfants. Je lui ai dit que si nous mourions, il devait se cacher n’importe où ou courir pour continuer à vivre», me confie Anat Gabay devant la façade du Crowne Plaza Hôtel, à Tel-Aviv.

Anat Gabay devant le Crowne Plaza Hôtel à Tel-Aviv. Alexis Brunet pour LM.
Depuis deux semaines, ce grand hôtel est occupé uniquement par des familles israéliennes ayant dû fuir leurs maisons.
«Une seconde Shoah»
Mère de cinq enfants, Anat Gabay fait partie de ces réfugiés d’un genre nouveau. Elle est arrivée de Sderot il y a deux semaines. Située tout au nord, à deux kilomètres de la bande de Gaza, cette ville de 28 000 habitants a connu un véritable carnage lors de l’attaque du Hamas.
Nous n’avons de problème ni avec les Arabes, ni avec les musulmans. Nous avons un problème avec le Hamas et le Hezbollah qui veulent nous éradiquer.
«Les massacres des 7 et 8 octobre ont été une seconde Shoah. Mais puisqu’à l’époque, nous n’avions pas d’armée, ce qui s’est passé maintenant est peut-être encore pire», me lâche-t-elle avec émotion.
Pendant 24 heures, cette femme au caractère bien trempé est restée enfermée dans le noir avec sa famille dans une chambre. «Si l’armée n’était pas intervenue au bon moment, nous serions probablement tous morts», explique-t-elle.
Lisez notre premier reportage sur le terrain: «Bring them home», le cri du cœur des familles d’otages israéliens
Le dimanche soir, elle est sortie de chez elle un couteau à la main. Elle a vu un amoncellement de corps d’habitants morts près d’un arrêt de bus. Encore aujourd’hui, elle ne parvient pas à dormir. Les images des corps morts et les «Allah Akbar» criés par les terroristes durant deux jours la hantent.
«Je peux encore les entendre [les agents du Hamas, ndlr] rire en écoutant de la musique arabe pendant qu’ils tuaient», se souvient-elle.
L’État accusé de ne pas toujours payer l’hôtel
«Quand j’ai entendu crier Allah Akbar plusieurs fois dehors, j’ai appelé la police. Personne n’a répondu, je ne peux pas le croire», poursuit la mère de famille. Pendant trois jours, cette femme menue et humble est enfermée chez elle sans électricité ni nourriture. Sa maison est située juste à côté d’un commissariat de police.
«Je ne peux pas croire qu'ils n’aient même pas répondu», insiste-t-elle avant de fondre en larmes. De nombreux observateurs comme Donald Cuccioletta ne s’expliquent toujours pas comment le Hamas a pu déjouer les services de renseignement israéliens.
Actuellement, Sderot est visée quotidiennement par des tirs de roquettes depuis la bande de Gaza où des dizaines de bâtiments ont été détruits par l’armée israélienne, parfois avec des civils à l’intérieur.
Si Anat Gabay abandonnerait volontiers le confort de l’hôtel Crowne Plaza pour retrouver sa modeste maison, il est hors de question d’y aller maintenant pour des raisons de sécurité.
Depuis les massacres des 7 et 8 octobre, ils sont des centaines de milliers d’habitants des villes du sud à être logés aux frais de l’État dans des hôtels de Tel-Aviv et d’autres villes plus sûres. Ces derniers jours, une polémique enfle. L’État est accusé de ne pas payer toutes les chambres et les autorités des régions ou des ONG s’en chargent.
«Nous vivons main dans la main avec les Arabes»
Il y a huit jours, Shi Benahoush était encore à Kiryat Shmona, dans le nord. Située à 4 kilomètres de la frontière libanaise, cette ville de 20 000 habitants a été évacuée la semaine dernière. Seuls quelques téméraires y sont restés.
Arrivé à l’hôtel Crowne Plaza il y a une semaine, ce quinquagénaire tient à dire qu’il apprécie la nourriture méditerranéenne de l’hôtel. «Entre les tirs de missiles du Hezbollah et les tentatives d’intrusions de terroristes dans la ville, ce n’était plus tenable, j’avais besoin de me détendre», me dit-il avec légèreté. Plus tôt dans la journée, les sirènes ont pourtant sonné deux fois pour signaler des tirs de roquettes depuis la bande de Gaza sur Tel-Aviv.
En dépit de son côté hâbleur, Shi Benahour sait ce qu’il peut en coûter d’aller au front. En 1996, il a été envoyé au Liban lors de l’opération Raisins de la colère. «Nous avons reçu une bombe sur une route. Un de mes amis a été tué, c’était dur» , résume-t-il sans en dire plus. De quoi devenir un fervent pacifiste? «Le Hamas c’est l’État islamique. Israël est fort et nous allons gagner».
Quand on lui demande ce qu’il en est de la cohabitation entre Juifs et Arabes en Israël, il se fait plus grave. «Nous vivons main dans la main avec les Arabes, mais il y a des espions du Hamas ou du Hezbollah parmi eux», lâche-t-il.
Des échos de 2006
«Il faut que vous compreniez qu’en Israël nous n’avons de problème ni avec les Arabes, ni avec les musulmans. Nous avons un problème avec le Hamas et le Hezbollah qui veulent nous éradiquer. Je connais des Arabes israéliens et ils ne voudraient pas vivre sous le Hamas», avance alors Tami Gino.

Tami Gino devant le Crowne Plaza Hôtel à Tel-Aviv. Alexis Brunet pour LM.
Avocate de la quarantaine, cette fille d’un Juif originaire du Maroc est arrivée elle aussi de Kiryat Schmona il y a une semaine. «Là-bas ce sont les intrusions des terroristes du Hezbollah, mais ici à Tel-Aviv, ce sont les sirènes des roquettes du Hamas tous les jours. On n’est plus en sécurité nulle part dans ce pays», déplore-t-elle.
Lors du conflit israélo-libanais de juillet et août 2006, Tami Gino avait pris ses affaires pour décamper de chez elle à la première accalmie. «Actuellement, avec les tirs de missiles, vous ressentez ce que nous vivons tous les jours, mais ce n’est rien par rapport au mitraillage de roquettes du Hezbollah que nous avons vécu en 2006», ajoute-t-elle. Elle aimerait faire un bref aller-retour dans sa ville pour récupérer des affaires, mais hors de question qu’elle y passe une seule nuit.
«Le Hamas arme des gamins de douze ans»
Hamal, l’application pour téléphone portable prévenant des attaques de missiles annonce alors que des roquettes visent Sderot. «Au lieu de fabriquer des missiles pour nous tuer avec l’argent que lui donne le monde entier, pourquoi le Hamas ne construit-il pas des écoles et ne donne-t-il pas à manger à sa population?», interroge Tami Gino.
En 2005, Ariel Sharon évacuait toutes les colonies de la bande de Gaza, envoyant l’armée pour déloger les Israéliens les plus récalcitrants. «Depuis c’est le chaos à Gaza. Le Hamas bourre le crâne des enfants à vouloir nous tuer, arme des gamins de douze ans et ne développe rien», peste-t-elle entre deux cigarettes.
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«Quand Gaza était contrôlée par Israël, les Palestiniens vivaient bien. Ils avaient à manger et venaient travailler chez nous sans problème. Ils doivent regretter ce temps-là», estime-t-elle ensuite. Peu après cet échange, nous avons appris que la connexion internet de Gaza avait été coupée par Israël.
Habituellement très actif, le compte X d'Omar Gaza, un habitant de Gaza témoignant des bombardements israéliens, n’a rien publié depuis 24 heures. Libre Media avait sollicité son témoignage il y a une semaine, une demande restée jusqu’alors sans réponse.
«Je respecte toutes les religions ou la non-religion. Aucune voix ou existence ne devrait éliminer ou menacer l’existence des autres», écrivait-il sur son compte il y a encore deux jours. Sera-t-il écouté?
À l’heure où sont écrites ces lignes, l’offensive terrestre sur Gaza a bel et bien commencé. Les bombardements israéliens auraient tué 7000 personnes à Gaza depuis le début de la guerre, selon le ministère de la Santé du Hamas.











