Idriss Aberkane: «le zéro déchet ne sera pas suffisant»

Des femmes parmi les déchets au Bangladesh. Crédits: Maruf Rahman pour Pixabay.

Dimanche le 8 mai 2022, à 11:00

Loin de «l’écologie punitive» qui n’offre pas de véritable alternative, le penseur Idriss Aberkane dresse les contours d’une nouvelle économie mondiale qui consommerait davantage de déchets qu’elle n’en produit. Entretien exclusif. 


Libre Média: Quel est l’enjeu environnemental le plus important à notre époque?
 
Idriss Aberkane: L’enjeu environnemental le plus essentiel à notre époque n'est pas le zéro déchet, mais la croissance à déchet négatif.
 
Dans mes travaux, j'ai appelé cette croissance la croissance paulienne, en référence aux travaux de Gunter Pauli, mais également à ceux de Janine Benyus et de Fritjof Capra notamment, qui envisagent un monde complètement différent où la création de richesses serait toujours exponentielle sans consommer les ressources disponibles outre mesure.
 
Qu'est-ce que la croissance exponentielle? Il suffirait de demander à un enfant de dessiner une usine. Aujourd'hui, un enfant dessinerait un bâtiment avec des toits pointus, une longue cheminée et de la fumée qui en sort. Eh bien, dans la croissance paulienne, la fumée ne sort pas de l'usine, mais elle y rentre. 
 
Dans ce modèle de croissance, notre industrie n'est pas émettrice de déchets, notre industrie n'est même pas non-émettrice de déchets, elle est consommatrice de déchets.
 
Notre industrie se nourrit des déchets existants. Donc, dans cette métaphore, la fumée rentre dans l'usine plutôt que d'en sortir. Nous ne pouvons plus nous contenter du zéro déchet quand nous avons déjà plusieurs nébuleuses de plastique dans les océans, quand nous avalons chacun l'équivalent d'une carte de crédit en microplastique par semaine en comptant tous les microplastiques accumulés. Le niveau de pollution laissé par les Trente Glorieuses est tel que même le zéro déchet ne sera pas suffisant. Nous devons au contraire consommer les déchets laissés par les générations passées. 
 
Apple est aujourd’hui un exemple de cette démarche. Apple a commencé à racheter presque toutes les décharges électroniques dans le monde, parce que ces décharges, qui sont donc des déchets, constituent les plus gros gisements de métaux précieux pour l'avenir. Aujourd'hui, une décharge électronique japonaise contient plus d'or, de cuivre et d'argent au mètre cube que les meilleures mines sud-africaines. 
 
Mais, au-delà de ça, dans la croissance paulienne on peut envisager toute la pyramide de Maslow, tous les besoins humains, et y répondre non pas aussi bien qu'aujourd'hui, mais mieux qu'aujourd'hui, tout en consommant les déchets que nous avons déjà accumulés.
 
Sommes-nous trop pessimistes par rapport à l’avenir?
 
Idriss Aberkane: Nous ne sommes pas trop pessimistes. Nous avons deux grands types d'écologie. Vous avez l'écologie punitive qui cherche à culpabiliser les gens, qui ne fonctionne pas et qui enchaîne les scénarios-catastrophes sans solution véritable. On a prédit que le trou dans la couche d'ozone atteindrait un niveau insupportable dès les années 2000: ça n'a heureusement pas été le cas. On a prédit qu'il n'y aurait plus de glace en Arctique à l'horizon de 2010: ça n'a heureusement pas été le cas. Dans la même logique, on a prédit une montée des eaux catastrophiques pour les années 2010: toujours pas le cas. Puis enfin, on nous a prédit bien sûr un hyper pic pétrolier censé débuter à partir de 2004 et un baril de pétrole à 300 ou 400 dollars: là aussi, ça n'a pas été le cas. 
 
Bien sûr, ça ne signifie pas que nous devons attendre passivement les crises de demain, car les crises sont de toute façon inévitables, mais l'écologie punitive et l'écologie catastrophe ne font que fatiguer les populations et décrédibiliser l’écologie. 
 
L'énorme avantage de la croissance paulienne c’est qu'au contraire, elle offre un bien meilleur niveau de vie que ce que nous avons actuellement, tout en ayant un impact environnemental positif. 
 
Alors nous commençons à voir des cas de ces civilisations. On a par exemple le port de Vancouver qui gère un trafic supérieur au port de Gênes et au port de Marseille réunis et qui pourtant, est tellement peu pollué qu'on peut y cueillir des huîtres, alors qu'il serait bien sûr hors de question de manger des huîtres cultivées près de Marseille ou près de Gênes. 
 
Et pourquoi Vancouver est-elle arrivée à ce niveau de perfectionnement écologique? Tout simplement parce qu’on a interdit aux bateaux d'utiliser leur moteur pour entrer dans le port; ils doivent prendre des pilotes avec des remorqueurs. Ils arrivent donc à concilier écologie et économie. Rappelons que l'éco dans les mots écologie et économie ont la même racine. C'est le oikos grec qui signifie terre habitée.
 
En réalité, le pessimisme en matière écologique vient du fait que nous opposons systématiquement économie et écologie, ce qui est une erreur. Et ça vient de la révolution industrielle qui a mis en opposition l'emploi et la nature. Là où il y a plein d’emplois, il n’y a pas de nature, c'est la ville et là où il y a de la nature, il n’y a pas d’emplois, c'est la campagne. Et l'idée d'avoir des cités fertiles, comme on commence un petit peu à le voir à Singapour ou ailleurs, et bien est considéré comme une exception, pas comme une règle. 
 
En réalité, si on changeait juste un peu notre mode de pensée, la perspective d'une écologie nouvelle, beaucoup plus efficace et surtout beaucoup plus excitante pour les populations, s’offrirait à nous.
 
Ce modèle peut-il vraiment être implanté partout?
 
Idriss Aberkane: J'ai dit qu’on pouvait penser l'écologie à partir de la pyramide de Maslow et en particulier à partir de la croissance paulienne. Un monde sans déchets n’est donc pas inconcevable: après tout, dans la nature, il n’y a pas de déchets. L'abolition de l'esclavage a été considérée comme ridicule, mais elle est évidente aujourd'hui. Même chose pour l'abolition du servage. Un monde sans déchets n’est pas plus utopique qu’un monde sans esclaves. Ce monde existe déjà en filigrane: dans le monde du conseil, nous appelons cette tendance un «signal faible».
 
30 % des émissions de CO2 mondiales sont dues à la construction. Pourquoi ne pas construire avec des bio-bétons: le hempcrete [bric de chanvre, ndlr] et le béton de miscanthus sont tous les deux des bétons qui n'émettent pas de CO2 à la fabrication et qui pourraient remplacer à terme plus de 70 % de tous les bétons existants, si nous investissions suffisamment dans ce domaine.  Cela signifie donc que 70 % des 30 % des émissions de CO2 mondiales pourraient être inversés, en sachant que ces bétons-là, non seulement n’émettent pas de CO2, mais en réalité en séquestrent. Puisque le chanvre et le miscanthus sont des plantes pérennes, leur système racinaire reste dans le sol et repoussent après la récolte: nous n’avons donc pas besoin de les ressemer et elles séquestrent le CO2 dans les sols et dans la biomasse qui va constituer les bio-bétons pour la construction. Ces bio-bétons existent depuis trente ans. En plus, évidemment, utiliser des bio-bétons de cette sorte enrichit les sols, puisque nous nous retrouvons avec le système racinaire du miscanthus ou du chanvre, lequel travaille le sol et facilite l'infiltration de l’eau.

Rappelons que la culture du chanvre a été économiquement décisive, notamment aux États-Unis d'Amérique dont la Constitution a été écrite sur du papier de chanvre. En France, du temps de Colbert, rappelons que la Canebière à Marseille [avenue à Marseille, ndlr] venait du provençal canebis qui désignait bien sûr le chanvre. Pour les vêtements, on pourrait aussi arrêter d’utiliser du coton qui est une culture très consommatrice en eau et qui n’est pas une plante pérenne. À la place du coton, nous pourrions utiliser des algues cultivées en haute mer. Les Coréens sont des spécialistes mondiaux de la culture d'algues en haute mer et avec ces algues cultivées en trois dimensions, on peut multiplier par 15 ou 20 mètres de hauteur l’hectare de surface. Et là, on obtient tous les avantages, puisqu'on produit de la cellulose qui peut se substituer entièrement au coton. On peut aussi faire du méthane et du biodiésel. Cette méthode renouvelle les stocks de pêche, puisque certains poissons aiment se fixer dans les forêts d'algues. On peut même ajouter à cela de la conchyliculture [culture des coquillages, ndlr].
 
Ajoutons d'ailleurs que même les fusées d’Elon Musk tournent aujourd'hui au méthane liquide. Elle est finie l'époque des ergols [carburant utilisé dans l’industrie aérospatiale ndlr], tels qu’ils ont connu leur âge d'or à Toulouse dans les années 1980-1990. Elon Musk a complètement simplifié l'aérospatiale; il utilise des fusées en inox qui tournent au méthane. Virtuellement, il serait tout à fait possible d'utiliser des algues pour propulser ces fusées. Nous savons que l’essentiel du coût d’un avion durant sa toute sa durée de vie est son carburant. 
 
Si comme les Coréens, les compagnies aériennes cultivaient elles-mêmes des algues en haute mer, elles pourraient virtuellement obtenir du carburant gratuit puisque, entre la séquestration du carbone, la récupération de la cellulose, le renouvellement des stocks de pêche et les éventuelles subventions associées, on pourrait voir naître un modèle d’affaires où la récolte du biométhane et même des biokérosènes issus de ces algues serait un sous-produit d'autres activités plus lucratives. 
 
En définitive, bien des perspectives pourraient soutenir une économie mondiale qui serait consommatrice de déchets et non pas émettrice. Dans cette optique, usines, oui, absorberont la fumée plutôt que de l’émettre.